L’illusion kényane (Le Devoir)
jeudi 21 février 2008
Gil Courtemanche
Je suis allé au Kenya pour la première fois il y a exactement 20 ans dans le cadre d’une recherche en Afrique sur le sida. J’avais lu, comme on le lisait encore il y a quelques semaines, que ce pays était un îlot de stabilité et de prospérité dans un continent déchiré par les conflits et les guerres civiles, opprimé par des dictateurs sanguinaires et exploité par des multinationales sans foi ni loi. Le désordre, la désorganisation et l’inefficacité qui régnaient à l’aéroport contredisaient l’image que projetaient le pays et Nairobi, siège de toutes les grandes entreprises britanniques et américaines qui oeuvraient en Afrique.
Accueilli par un fonctionnaire de l’ACDI, je fus surpris par le pistolet que le chauffeur portait à sa ceinture et encore plus surpris quand nous arrivâmes à son domicile, une villa entourée d’un mur garni de barbelés. Après un appel de klaxon, une lourde porte en acier s’ouvrit et deux gardes armés de fusils à pompe s’installèrent sur la route comme pour prévenir une embuscade. On m’expliqua que le pays était politiquement stable mais que c’était jouer avec la mort que de se promener sans être accompagné d’un garde du corps.
Quelques années plus tard, un portier de l’hôtel Intercontinental, situé en plein centre-ville, me fit des reproches à la fois gentils et désabusés parce que j’avais emprunté le trottoir pour me rendre au casino voisin plutôt que d’utiliser le passage souterrain qui joignait les deux édifices.
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Je raconte ces anecdotes pour expliquer que le Kenya a toujours fait illusion, et les 1000 morts recensés depuis la « victoire » du président Kibaki l’illustrent malheureusement trop bien. Un pays ne tombe pas au bord de la guerre civile magiquement et instantanément, et les explications trop simples comme les conflits ethniques dissimulent des causes et des raisons plus profondes et plus générales.
Les millions de touristes bien encadrés et sécurisés dans des villages de vacances ou dans des safaris grandioses et luxueux véhiculent l’impression d’un pays calme et paisible. Ils n’ont jamais vu les deux plus grands bidonvilles d’Afrique, qui se trouvent en banlieue de la ville la plus riche de ce continent : Nairobi. Et ils ne savent pas que dans ce pays, le plus prospère d’Afrique avec l’Afrique du Sud, la majorité des habitants vivent avec 2 $ par mois.
La stabilité du pays a tellement fait illusion qu’on est surpris d’apprendre qu’il fut gouverné par des dictateurs de 1962 à 2002. Cela ne fait que six ans de démocratie. Au Kenya comme presque partout sur le continent, les partis politiques ne possèdent rien de commun avec ce que nous appelons, nous, des partis. Pas de véritables militants de base, pas de sections locales, pas de congrès où on discute longuement du programme électoral. Les partis sont plutôt des clans, des familles, des groupes d’intérêts, qui luttent pour accaparer la richesse, car en Afrique, la richesse de l’État et du pays se confond avec la richesse du groupe qui détient le pouvoir.
Les proches, les amis des proches, les villages des amis profitent des emplois au gouvernement, des postes de fonctionnaires régionaux et des miettes qui tombent de la table du groupe au pouvoir. Les partis se confondent souvent avec l’appartenance ethnique du chef de parti, mais cette filiation n’explique pas tout.
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On a fait grand cas du fait que le président Kibaki est un Kikuyu et que son adversaire Odinga vient de l’ethnie luo. C’est oublier qu’Odinga faisait partie de l’équipe de Kibaki lors de l’élection précédente et que le président Arap Moi, dictateur qui régna sur le pays de 1978 à 2002, venait d’une des plus petites ethnies du Kenya, les Kalenjins. Il avait courtisé d’autres ethnies, dont les Massaïs. Il ne faut pas nier le fait que Kikuyus et Luos s’affrontent aujourd’hui et que s’installe dans certaines régions une sorte de pureté ethnique, mais tout expliquer par la haine ethnique constitue une explication simpliste qu’on utilise à tout venant pour caractériser les conflits africains. Ce faisant, on n’est pas loin de diaboliser ce continent si souvent méprisé et toujours oublié.
Au Nigeria, on a utilisé cette explication pour caractériser des conflits qui tournaient essentiellement autour de la possession des terres les plus fertiles. La survivance et l’injustice économique qui se confondent parfois avec l’origine ethnique sont au coeur de tous ces conflits.
Dans la majorité des pays africains, une très petite part de la richesse collective est redistribuée. Les premières prébendes sont les emplois et les concessions (licences d’importation, permis d’alcool, etc.), puis viennent l’octroi des terres, les petits boulots et l’accès privilégié à un patron ou à un chef bien placé qui peut dépanner en cas de besoin. Cette redistribution ne se fait pas également dans l’ensemble de la population. Elle profite essentiellement à ceux et celles qui font partie du bon groupe, celui qui est au pouvoir. Chez nous, les élections sont affaire d’idées. On choisit dans quelle voie on veut lancer le pays, on préfère telle vision de la santé ou de l’éducation à une autre.
En Afrique, les élections ne sont souvent que des luttes pour l’accès à la richesse d’un groupe contre un autre qui en possède l’usage exclusif. Bien plus que l’appartenance ethnique, c’est la faim et la privation qui tuent en Afrique, et l’explication ethnique ne sert qu’à occulter le mal profond. Si tout était tribal en Afrique, comment expliquer alors que le pays le plus exsangue et le plus meurtrier du continent soit la Somalie, qui souffre d’une guerre civile depuis 1991 ? Dans ce pays meurtri, 98 % de la population provient de la même ethnie, parle la même langue et pratique la même religion.
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